Le fragmentisme, né à Conakry et mené par Mamady Dioumessy, est un mouvement littéraire et philosophique qui propose une vision de la vie comme une entité non linéaire et discontinue. Loin d’une vision fataliste, cette philosophie encourage une acceptation radicale du caractère discontinu et fragile de l’existence.

Mamady Dioumessy est le chef de file de ce courant qui rassemble plusieurs écrivains comme Ousmane Moustapha Sylla, Paul Guilavogui, Amir Bangoura, N’faly de la Guinée, Kangné Diallo et Abdoulaye Diallo. Ensemble, ils explorent à travers leurs œuvres les implications de ce fragmentisme, tant sur le plan personnel que sur le plan sociopolitique, faisant de ce mouvement une voix unique et pertinente dans le paysage intellectuel contemporain.

Les principes du fragmentisme dont la philosophie générale est : la vie n’est pas linéaire ; il faut la vivre comme telle.

La vie comme fragment ou chose fragile :

Mamady DIOUMESSY pense que la vie est trop aisée à détruire. Il l’associe au «fragment», mot venu du latin « fragmentum », qui signifie « morceau brisé » ou « débris ». Ce terme latin lui-même dérive du verbe « frangere », qui signifie « briser ». Pour Mamady DIOUMESSY, la vie est une cascade de débris ou de morceaux brisés non linéaires et très faciles à troubler ou à foutre en l’air. L’idée défend la discontinuité des événements vécus par l’homme. Les débris sont assimilés aux différentes expériences de l’être humain : la joie, la colère, le bonheur et le malheur. Le leader de ce mouvement montre clairement la discontinuité des récits et leur fragilité qui créent souvent les troubles de sens ou de compréhension chez l’homme.

La vie et l’espoir :

Mamady DIOUMESSY aborde son fragmentisme selon la perception générale de l’espoir avant de s’y opposer. L’idée selon laquelle l’espoir fait vivre semble trop idéaliste et illusoire. Il dénonce le conditionnement de la vie à l’espoir. À cet effet, il déclare : « Il n’y a rien à espérer. La vie est un art désintéressé. » Mamady DIOUMESSY ne voit pas l’espoir comme un moyen d’échapper aux souffrances de la vie. Il y voit plutôt une sorte d’aliénation pleine de contradictions. Il ne comprend pas la vie comme une affaire personnelle, mais comme une offrande qui doit être traitée comme telle, c’est-à-dire « le sens de la vie se trouve en elle-même ». Autrement dit, la vie est ce qu’elle est : elle est déjà brisée en des morceaux. Mais chaque fragment porte un sens sombre ou lumineux. La phrase « Il n’y a rien à espérer » recarde l’idée d’un bonheur idéalisé, donc une vie après la mort : «Seuls ceux qui croient espèrent. Et ceux qui espèrent ont toujours peur.» DIOUMESSY privilégie la vie d’ici-bas : «vivre sans espoir.» mais «apprécier chaque fragment de vie» qu’il soit favorable ou défavorable. Il précise qu’il ne s’agit pas d’un « athéisme » mais d’un « humanisme » hautement mûri.

Le fragment (la vie) et le temps :

La notion du temps occupe la philosophie de MAMADY DIOUMESSY comme l’atome est pour le monde. Pour asseoir sa philosophie, l’auteur convoque plusieurs philosophes du passé : Saint Augustin, Gille DELEUZE, ou des physiciens comme Albert Einstein et Isac Newton, ou encore des poètes tels que : Denis Oussou Essui et Lamartine. Entre le passé, le présent et le futur, DIOUMESSY privilégie le présent, seul temps réel selon lui qu’il faut prendre au sérieux : «le présent est le temps par excellence de la construction ou de la réalisation.» l’auteur se joint à Augustin : «Le présent est fait d’instants en instants» et chaque instant correspond à un fragment de vie unique et indépendant de l’autre. D’où l’expression «l’instant-présent», et cette idée suggère qu’il « n’y a rien à regretter du passé » ou encore « il ne sert à rien de se soucier du futur».

Pour plus de précisions, DIOUMESSY affirme : «Si un instant te bouleverse, pense à un autre en agissant au lieu de garder l’espoir, l’illusion passive et vouée à l’échec. Il ne sert à rien de garder les expériences difficiles qui finiront par s’en aller ou se résoudre. Il est donc crucial que nous relativisions tout, et avec Aiôn, tout s’estompe, même les émotions les plus sombres. Alors, dites-moi : à quoi bon se détruire par les choses du passé si aujourd’hui elles n’ont plus leur place ? » DIOUMESSY s’oppose à l’idée illusionniste du temps : « le temps qui passe». L’écrivain touche du doigt un temps émotionnel, qui selon lui est la principale cause du suicide. «Le sentiment d’avoir tout perdu et le sentiment de n’avoir rien accompli sont pour moi la preuve du suicide.» Il pense qu’en réduisant l’espoir et la peur, le suicide pendrait fin un jour. Il suggère l’acceptation et l’appréciation de chaque instant à sa juste valeur : «Le sentiment de la réussite et de l’échec naît quand certains fragments dépassent d’autres, et cela offre deux possibilités à l’homme : vivre ou mourir. Chaque instant produit une nouvelle conscience, et d’instant en instant, on passe à un résultat nouveau, indépendamment de notre volonté. En sélectionnant les instants, notre conscience nous pousse à agir dans un des instants choisis.»

Le fragment comme l’infigurable :

Mamady DIOUMESSY pense que les fragments séparés peuvent créer beaucoup d’ennuis à l’homme, surtout quand il est question de les rassembler pour désirer la vie. À propos, DIOUMESSY pousse l’homme à aller conquérir le dernier ou le fragment manquant : «il y a des instants (fragments) forts et d’autres faibles, et c’est bien les plus faibles qui sont cruels et mortels…Il ne s’agit pas d’imaginer ou de voir le suicidé (Oma) ou (Sisyphe) heureux ou joyeux, mais de le pousser à supporter son fardeau, à escalader la montagne, à reconsidérer ses fragments. Car ce qu’est le fragment final est difficile à trouver.» Ainsi, le fragment est perçu comme une manière d’exprimer l’inconcevable ou une quête de morcellement de débris.

Le fragment comme conséquence de la vie politique : les dérives politiques et la déchirure du tissu social.

La Guinée du XXIe siècle est traversée par une série de violences politiques et sociales. Mamady DIOUMESSY interroge une Guinée instable et divisée (l’ethnocentrisme grandissant depuis l’an 2000). La fragmentation devient pour lui un moyen de justifier le mal guinéen : tueries et pertes en vies humaines. La fragilité de la vie politique est donc le résultat de ce courant philosophique qu’est « Le fragmentisme ».

Mamady DIOUMESSY précise : « c’est les dérives politiques qui appellent les violences sociales ; et les violences sociales engendrent toujours les réponses radicales. » L’auteur ajoute que « face à une politique divisionniste, le fragmentisme devient la seule pensée philosophique et la forme littéraire (narrative) apte à rendre compte des bavures politiques. Le fragmentisme, c’est la Guinée sous toutes ses formes.»

Aboubacar Fodé Bangoura