Il y a 30 ans, le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly réussissait un coup d’éclat avec Mangercratie, bande-son des préoccupations politico-sociétales partagées par ses compatriotes. Fidèle à l’esprit du reggae et à ses codes réinventés en Afrique, l’album enregistré à Abidjan libère une énergie qui reflète l’état d’esprit de son auteur.

Dans l’histoire du reggae africain en général et ivoirien en particulier, Mangercratie occupe une place dont peu d’albums peuvent se prévaloir. À la fois pour l’effet provoqué sur le moment et pour la trace laissée a posteriori, sur le long terme. Le disque n’est pas seulement l’un des classiques de la discographie de Tiken Jah Fakoly, laquelle compte aujourd’hui une quinzaine de projets en studio et plusieurs live ; c’est un élément déterminant et fondateur de la notoriété du reggaeman, une étape clé dans le développement de sa carrière.

À l’époque, le chanteur a déjà tenté d’attirer l’attention. D’abord avec une cassette intitulée Les Djelys. Malheureusement sa commercialisation coïncide avec la mort du président Houphouët Boigny en décembre 1993. Les deux mois de deuil national étouffent cette première tentative. Un an plus tard, Missiri ne parvient pas non plus à élargir le cercle d’une reconnaissance très locale. « Quand tu sors deux albums qui ne fonctionnent pas, il y a un peu de désespoir. J’ai dû faire une pause d’un an pour réfléchir », se souvient aujourd’hui le quinquagénaire.

Touché, il se replie à Odienné, son fief au nord du pays, et laisse pour un temps derrière lui ses rêves dans la capitale économique Abidjan où il était parti vivre. L’analyse de la situation le conduit à identifier différentes causes possibles de ces « échecs » et à tirer quelques enseignements. « Je chantais à 100 % en malinké, ma langue maternelle, alors qu’il n’y a pas que des Dioulas en Côte d’Ivoire », observe-t-il.

Droit au but

Autre raison de poids : les conditions d’enregistrement dans lesquelles il a jusqu’alors travaillé, pas à la hauteur pour valoriser ses morceaux et prétendre marquer les esprits. L’expérience vécue pour Les Djelys n’a pas disparu de sa mémoire : « Quand on a fini avec les instruments à la fin de la journée, le producteur m’a dit qu’il n’avait pas d’argent pour louer le studio le lendemain et il a fallu chanter les six titres de l’album après le dîner jusqu’à 3 heures du matin ! », rappelle-t-il.

En parallèle, le contexte politico-sociétal ivoirien qui précède les élections présidentielles de 1995 lui inspire quelques textes. « On a vu toutes les autres “craties”, maintenant on veut la “mangercratie” ou rien », déclame Tiken en introduction de la chanson-titre, basée sur un néologisme plus efficace qu’un long discours. La formule fait mouche auprès de ses compatriotes. Ailleurs aussi, les paroles vont droit au but : dans « Plus jamais ça » (« Quand on est fâché, on casse tout, est-ce la solution ? […] On a déconné »), il pointe « le comportement du pouvoir et de l’opposition » ; dans « Délivrance », en ouverture de l’album, il exprime une vision qui mêle pessimisme, lassitude et impuissance (« Où va l’humanité ? […] Le monde est décevant. J’ai protesté contre le racisme, le tribalisme, ça n’a rien changé […] Tout est foutu »).

Une fois les chansons prêtes, il contacte l’arrangeur burkinabé Zakaria Mamboué dont il a apprécié le travail pour d’autres artistes reggae. Ensemble, ils préparent des maquettes sur lesquelles se baseront les musiciens au moment décisif de l’enregistrement. Cette fois, il a davantage les moyens de ses ambitions : soutenu financièrement par des amis français, anciens coopérants qu’il a fréquentés à Odienné, Tiken loue pour une semaine le studio JBZ à Abidjan, même s’il précise que « tout le monde a accepté de diminuer les prix ».

Mixé par le père de DJ Arafat

Dans ce lieu emblématique de la musique ivoirienne (Alpha Blondy y a donné naissance à Jah Glory au début des années 1980), il réunit une poignée de musiciens. La section de cuivres, très présente, apporte une puissance qui souligne parfaitement ses propos. Pour le mixage, il peut compter sur Pierre Houon, le père de DJ Arafat. « C’était la star, là-bas. Le propriétaire du studio avait du mal à le maitriser, il venait quand il voulait. Mais j’étais très content du résultat », confie Tiken.

Restait encore une barre supplémentaire à franchir : faire connaître l’album. Le chanteur n’a aucun contact et sait à quel point avoir un réseau est indispensable. Il met au point sa stratégie, trouve la personne idoine à laquelle il fait endosser le rôle de producteur contre quelques dizaines de francs CFA par album écoulé. Sur les ondes libéralisées depuis quelques années, hormis Soro Solo sur la RTI et son confrère John Jay sur Fréquence 2, rares sont ceux qui ne cèdent pas à l’autocensure afin d’éviter toutes représailles politiques éventuelles. Pourtant, Mangercratie déferle sur la Côte d’Ivoire : rapidement, il figure parmi les meilleures ventes des disquaires installés dans les marchés, sur les bords de route… Au total, plus de 500 000 exemplaires, estime son auteur – le chiffre englobe tous les pays de la sous-région.

Le succès lui laisse entrevoir la possibilité de se faire un nom en Occident et d’enfoncer un peu plus le clou du reggae ivoirien planté par Alpha Blondy. Commercialisé à l’échelle internationale en 1999, l’album se transforme en tremplin idéal. Et quand il part en Jamaïque en 2001 pour Françafrique, récompensé plus tard par une Victoire de la musique, le chanteur n’oublie pas d’emmener avec lui deux titres de « Mangercratie », pour qu’ils soient revisités par les musiciens de référence du reggae.

Source : rfi.fr